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L'héroïsme est la seule manière de devenir célèbre quand on n'a pas de talent

Pierre Desproges

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Dimanche 6 juillet 2008
Ingrid est libérée. Enfin c'est ce que j'ai cru comprendre. Sur TF1, France Télévision, Canal+, M6, W9, LCI, e-télé, RFI, EuroNews, CNN, Al Jazeera, sur Le Monde, Le Figaro, Libération, L'Humanité, Minutes, Le Journal du Dimanche, Paris Match, Gala, Les Echos, Voici, sur France Bleu, Europe 1, RTL, France Inter, France Info, France Culture, RFM, Virgin Radio, sur Rue89, Scoopeo, Digg, OhmyNews, Youtube, Dailymotion, GoogleNews, sur 90% de la blogosphère. Et je me rajoute à la liste : Ingrid Bétancourt est libérée !

J'ai appris ça comme tout le monde, l'autre soir en allumant la télé vers minuit, me préparant à regarder quelque rediffusion d'émission de téléréalité, notamment Secret Story dont je n'avais alors, à mon grand dam, pu encore regarder aucun épisode (je me suis rattrapé depuis). Mais toutes les chaînes étaient en branle-bas de combat, les flashs spéciaux battaient leur plein, arborant tantôt des « En direct », tantôt des « Exclusif », voire de simples « Evénement ». Bref, le PAF était en ébullition.

Quelques secondes après que je tombe sur cette explosion de joie nationale, ma tante, qui ne perd jamais une occasion de montrer son conformisme, m'a sauté dessus par MSN interposé pour me faire part de la nouvelle, au cas où j'habite dans une grotte. Sa joie sincère se lisait à travers ses mots maladroitement orthographiés, non pas par lacune scolaire mais plutôt par handicap claviériste. Ma tante est de ces personnes dont vous avez tous le contact dans votre liste MSN qui met un quart d'heure à vous écrire des banalités, mais qui revient sans cesse sans jamais se décourager. Ma tante m'a donc sauté dessus pour m'annoncer la bonne nouvelle (que je vous livre telle quelle) :

Ma tante : coucou tu sais la bonne nouvelle!!ingrid betancourt a ete liberee!!!
La part de l'autre : je suis en train de voir ca
La part de l'autre : toutes les télés font un flash spécial
Ma tante : c super !!
La part de l'autre : ah
La part de l'autre : oui sans doute
Ma tante : c formidable  !apres 6ans d enfer.....suis tres contente  bises et bonne nuit

Lui ayant lancé, à la suite de cet effusion béate, un subtil « on s'émerveille de peu », la voilà partie dans une démonstration, que je vous épargne, gavée de bienpensance bobo et de banalités pénibles auquel je reste, malgré tous ses efforts, plutôt hermétique.

Car en effet, à l'annonce de cette nouvelle qui semble émerveiller la France presque autant que 11 blaireaux bleutés poussant une balle au fond d'un filet un soir de juillet 98, je reste pour ma part aussi stoïque que votre génitrice devant l'organe de papa après 20 ans de mariage. En lieu et place d'une joie incontrôlable, c'est une kyrielle (ca faisait longtemps que je voulais le placer celui-là) de pensées contradictoires qui me parcourent la boîte à saloperies.

D'abord, il serait faux de dire que je n'éprouve aucun sentiment de joie. Ou du moins de contentement, la compassion étant pour moi une notion plutôt étrangère. Subir pendant 6 ans les conditions d'hygiène déplorables, la torture, le viol (vraisemblablement), les menaces, la peur, les bestioles, l'enchaînement, l'éloignement de ses enfants, et peut être même la chanson de Renaud diffusée en boucle par les FARC juste pour la faire chier, on ne peut souhaiter ça même à son pire ennemi. Et ca me permet en outre de placer « on ne peut souhaiter ça même à son pire ennemi » qui, avec « dans les bras de Morphée » et la citation d'Andy Warhol, me placent en tête pour le trophée du blogueur le plus conformiste en matière de tournures qui se voudraient littéraires et qui n'en sont pas.

J'étais donc bien parti pour me joindre à la liesse populaire et aller rejoindre les « fêtes organisées devant toutes les mairies de France le 5 juillet » (je vous assure que je l'ai entendu. Je n'ai pas pu vérifier, je me suis exilé outre-Alpes pour l'occasion). Et puis j'ai zappé, zappé, zappé, et tout ce que j'ai trouvé, c'était Ingrid, Ingrid, et encore Ingrid. Minute après minute, le PAF et l'Internet se remplissaient d'Ingrid. Alors j'ai senti l'overdose me monter au nez. Et j'ai vu, comme tout le monde (sauf ma tante, apparemment), ce qui allait se passer. D'abord, des gros titres à ne plus en pouvoir. Toutes les actualités nationales et mondiales occultées par cette libération. L'emploi du temps de la miraculée étalé heure par heure en détails. La France avait beau être dans la boue jusqu'au trognon, on aurait un état de grâce pendant au moins quinze jours. Alors j'ai pesé le pour et le contre. Je le pèse encore...

Pour : Ingrid est libérée. Comme je me plais à le répéter pour le trophée, on ne peut souhaiter ce qu'elle a vécu à son pire ennemi.

Contre : On va en entendre parler pendant un mois.

Pour : D'autres otages ont été libérés avec elle.

Contre : Qui ? Tout le monde s'en branle.

Pour : Peut-être un espoir, comme se plaisent à le dire nos dirigeants de tous bords, Français ou Colombiens, que la lutte continue et que d'autres opérations soient montées pour libérer les autres otages croupissant encore au fond de la jungle.

Contre : Plus vraisemblablement, maintenant qu'Ingrid est libérée, c'est la fin du coup de projecteur sur ces pauvres otages.

Pour : La consternation de voir l'Amérique découvrir que 3 de ses ressortissants étaient prisonniers depuis plusieurs années.

Contre : Les américains s'en sont vaguement émus, surtout les deux candidats à la Maison Blanche, puis s'en sont re-branlés de nouveau dès le lendemain.

Contre : Une satisfaction pour tous les altermondialistes en mal de conscience qui ont vaillamment lutté pour « ne pas oublier Ingrid » en posant un GIF animé sur leur blog.

Contre : Renaud et toute la clique des bobos branchouillards droit-de-l'hommistes venant s'auto-congratuler chez Ardisson.

Contre : Sarkozy luttant pour ramener la couverture à lui alors qu'il a été hors-jeu sur toute la ligne.

Pour : La poilade devant les moyens que Sarkozy met en oeuvre pour ramener la couverture à lui : affrètement d'avion militaire pour ramener la belle Ingrid au pays, diner chicos avec De Villepin, suite au frais de la princesse (c'est toujours vous...) dans un hôtel de luxe, banderoles tendues devant l'assemblée nationale.

Pour : La grosse poilade en écoutant Ingrid remercier aussi bien Sarko que Chirac, De Villepin, et Dieu.

Pour : Le soulagement de ne plus voir la progéniture Bétancourt venir miauler chez Fogiel pour la libération de sa mère, avec la voix et le vocabulaire d'un brillant étudiant de Science-Po récitant les phrases apprises par coeur qui font verser la larmichette.

Pour : Apparemment, aucune rançon n'a été payée. La libération est due exclusivement à l'opération militaire réglée à la minute près : fausse mission humanitaire, agents doubles et « prises d'arts martiaux » pour maitriser les geôliers dans l'hélicoptère (dixit Le Figaro).

Contre : LOL. Reprenez avec moi les enfants : si tes impôts sont passés dans les 20 millions d'euros de la rançon, tape dans tes mains !

Contre : Des discussions interminables avec ma tante qui va encore penser que je suis un être sans coeur juste parce que je ne suis pas inconditionnellement heureux.

Pour : J'adore la faire tourner en bourrique.

Pour : Je n'ai pas entendu geindre Bernard-Henry Lévy. Mais c'est sans doute que je suis passé au travers.

Contre : Quand on joue avec le feu, on ne vient pas pleurer de s'être brulé. Au-delà de la phrase susdite qui pourrait elle aussi me faire gagner le trophée, je ne peux m'empêcher de ressentir un malaise à regarder les images d'Ingrid avant son enlèvement, dans un 4x4 au beau milieu du territoire des FARC, proclamer qu'elle sait ce qu'elle risque et qu'elle l'assume.

Contre : Il y a fort à parier que la belle Ingrid va reprendre sa lutte dans quelques mois, et rejouer avec le feu. Quid d'un nouvel enlèvement... Et quid de la réaction mondiale si ça se produit...

Pour : Ca m'a fait un article.

11 partout. Avec ce bilan, me voilà beau. C'est pourquoi après quelques jours de réflexion, je suis aussi avancé que quelques minutes après l'annonce de la nouvelle, ne sachant que penser de cet événement.

Alors, maintenant comme il y a quelques jours, j'en suis réduit à devoir, une nième fois, débrancher mon cerveau, et regarder les images qui défilent sur mon poste, la bave aux lèvres. Notamment cette image d'Ingrid avec le sourire radieux d'une miraculée qui me fait penser que peut-être y'a-t-il de la vie sur terre. Ou encore cette image d'Ingrid avant son enlèvement, tétons moulés dans un t-shirt jaune, qui déclenche en moi de douces rêveries pornographiques dans une cabane perdue au milieu de la jungle amazonienne.

Si tu es un éternel indécis doublé d'un être sans coeur et triplé d'un connard obsédé, tape dans tes mains...
par La part de l'autre publié dans : Souciété
Dimanche 29 juin 2008
Ca commençait toujours pareil, quelques minutes avant le coucher de soleil. Elle arrivait en premier. Elle marchait sur le sable, calmement, comme une vraie femme. Elle n'avait pourtant même pas dix ans. Il arrivait en général peu après. Elle se tenait debout, au milieu de la plage, tournée vers la mer, le guettant du coin de l'oeil. A peine plus jeune qu'elle, il accélérait le pas dès qu'il la voyait, se demandant chaque soir comment elle pouvait être toujours la première.

Ils se saluaient timidement. A partir de là, une toute autre soirée commençait pour ces deux enfants. L'excitation, les rires, les mouvements brusques de la journée faisaient place à un espace de vide, de douceur, de calme et de poésie. Ils allaient s'asseoir près de l'eau, à quelques mètres des premières vagues. Ecoutant le ressac, suivant des yeux l'écume qui s'approchait et disparaissait, profitant de la fraicheur de l'air qui caressait leur visage.

Ils avaient interdiction formelle d'aller dans l'eau.  Pourtant, ils en avaient envie, plus que tout pendant ces instants. C'était peut-être de sentir l'eau fraiche sur leur peau après une journée écrasante, se faire bousculer par les vagues, se serrer l'un contre l'autre, seuls au milieu du vide. C'était peut-être aussi braver l'interdit. C'était peut-être surtout la certitude abstraite mais omniprésente qu'ils étaient nés pour ça. Que tout ce qu'ils avaient vécu, chacun de leur coté, depuis leur naissance jusqu'à ces soirées, n'avaient été vécu que pour qu'ils se baignent ensemble, une nuit, deux nuits, toutes les nuits. Que tout leur être était fait pour ça, n'était fait que pour ça.

Ils avaient chacun cette certitude, et savaient qu'ils la partageaient. Ils ne se l'étaient jamais avoué. Pas besoin. Ils se l'étaient dit sans parler, ils se le disaient chaque soir sans parler, juste en s'assoyant sur le sable et en contemplant le coucher de soleil, l'un contre l'autre. Parfois, ils échangeaient quelques mots. Il leur arrivait même de se tenir par la main.

L'histoire ne dit pas ce qu'ils ressentaient vraiment pendant ces moments. Un mélange de bonheur et de frustration sans doute. Peut-être que sur le moment ils ressentaient plus de frustration que de bonheur, mais aujourd'hui ils savent que le vrai bonheur était peut-être justement de ne pas aller dans l'eau, simplement de savoir qu'ils en avaient chacun envie. Peut-être même qu'ils étaient assez intelligents pour le ressentir sur le moment. L'histoire ne dit pas non plus s'ils ont un jour décidé de braver l'interdit. Peut-être s'y sont-ils finalement risqués par petites touches successives, juste les pieds dans l'eau, jusqu'aux genoux, timides comme les deux enfants qu'ils étaient. Ont-ils cédé à leur irrémédiable besoin de fraîcheur, ou conservent-ils juste ce délicieux souvenir d'un désir commun étiré à l'infini ?

L'histoire dit juste qu'ils regardaient la mer, tous les soirs, l'un contre l'autre. Et c'est peut-être suffisant.
par La part de l'autre publié dans : Quatrième dimension
Mardi 10 juin 2008
La première fois que des inconnus ont pu admirer ma tronche dans le journal, ca devait être vaguement pour une fête d'école. Ces fêtes où les enfants sont déguisés en n'importe quoi et exécutent (au sens militaire du terme) une danse ou une pièce de théatre devant un public de parents qui critiquent les gosses des autres et admirent les leurs. Parfois, lors des périodes d'actualité creuses, lors desquelles nulle star ne vient s'écraser contre un pilier de pont ou aucun terroriste contre la paroi d'un immeuble, le journal local bizute un stagiaire en l'envoyant se frotter à la plèbe pour prendre une photo. Je devais mesurer un mètre dix à l'époque, 200 fois moins sur la photo.

Mon deuxième instant de gloire, cette fois je m'en souviens nettement. J'avais passé une vague épreuve de slalom de ski, parmi d'autres merdeux dans mon genre, et j'étais pour la deuxième fois placardé dans le journal local aux pages lues seulement par les retraités sur une photo de groupe. Ma tronche n'avoisinait toujours pas le centimètre, mais j'ai conservé l'article dans un album de photos perdu au fond d'une armoire.

La troisième fois me prit un peu au dépourvu. Je sortais avec un ami de l'épreuve de philosophie du bac. Je lui racontais comment j'avais vaillamment placé la fameuse citation de Desproges « si les gens ne parlaient que de ce qu'ils avaient vu, ils diraient moins de conneries », pour conclure mon texte qui tentait vainement de répondre à la question « Notre connaissance du réel se limite-t-elle au savoir scientifique ? ». Je n'eus pas les couilles à l'époque de compléter cette citation déjà triviale par la phrase qui vient ensuite : « Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-soeur ? », mais avec le recul, j'aurais peut-être dû. Mon texte de philo valait encore moins que le présent article ; un sombre examinateur l'estima pourtant à 13 sur 20 en se grattant le nez.
Bref je descendais les marches du bahut avec mon ami lorsqu'un homme petit, prétendant être journaliste, muni d'un appareil jetable et d'un bloc de post-it (le modèle mini, celui sur lequel on ne peut même pas noter le numéro de la pouf qu'on vient de serrer) nous aborda. Ils nous demanda les sujets, et si on avait réussi. Déjà anti-conformiste à l'époque, j'avais contredit mon ami qui prétendait ne pas pouvoir évaluer une copie de philo, en lui arguant que « si t'as rendu feuille blanche, faut pas t'attendre à un 17 ». Le petit homme termina en nous prenant en photo. Vu son attirail, je pensais qu'il s'était échappé de l'asile, ou qu'il se chauffait la voix en attendant que des filles sortent. Malheureusement, il se révéla effectivement journaliste, puisque j'eus la fierté de voir ma rébellion transcrite noir sur blanc dans l'édition du lendemain, à coté de ma photo en pied avec mon ami, tous les deux arborant un grand sourire et un haut port de tête, fiers comme deux roubignoles dans un slip d'italien.

La quatrième fois, ca sera la semaine prochaine. Cette fois ca n'est plus pour rire. Un article sur moi dans le magasine le plus lu de mon domaine. Sans doute publié aussi sur son homologue en ligne. Une interview d'une heure par téléphone et un photographe qui se déplace spécialement pour flasher mon sourire Colgate.

Tout ça pourquoi ?

Je ne sais pas trop. Un salon comme il en existe tant d'autres, une vieille journaliste qui flashe sur moi, ou plutôt qui repère le pigeon. Le jeune con qui donne déjà des conférences, les cheveux bien laqués en arrière et le col repassé. La success story façon Web 2.0, avec une touche de jeune premier et de gendre idéal. Enfin un autre cliché que le sempiternel hackeur mal rasé reconverti dans le e-commerce, autrefois bankable, et devenu totalement has-been depuis l'explosion de la bulle Internet.
Alors on y va, on en profite, on le fait à fond. Peut être plus tard, quand on sera au sommet, on se permettra de refuser ce genre de choses. Mais là non, on fait tout comme dans le manuel. On cite son entreprise, pour faire corporate ; et ses écoles, au cas où tout s'écroule et qu'il faille se reconvertir dans l'enseignement pour boutonneux. On explique à quel point on a fait les bons choix et comment on est devenu le roi du pétrole de sa rue.

Tout ca pour quoi ?

Je ne sais pas non plus. Peut-être parce que quand même, c'est pas si mal de se prendre pour un autre. Peut-être parce qu'à force de relire l'article, je vais vraiment croire ce qui est marqué. Je vais vraiment finir par croire que je suis un mec bien qui a réussi, que des jeunes lecteurs peuvent prendre pour exemple et sur lequel des vieux lecteurs peuvent cracher. Peut-être parce que notre habitude formatée de gober tout ce qu'on voit dans les médias s'applique pour nous-même. Peut-être parce que se sentir important, c'est se sentir exister. Peut-être parce que c'est une nouvelle étape qui nous place un peu plus près du paradis. Peut-être parce que finalement, Warhol était le plus grand génie de tous les temps.

Maman regarde, y'a John Doe dans le journal...
par La part de l'autre publié dans : Narcissisme
 
 
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