
Encore dans un train à observer mes compatriotes. Cette fois elle était assise dans la rangée opposée, à ma droite. Le prototype même de la peste. Dans les 15 ans, brune, les cheveux mi-longs, un pull noir délavé, un jean délavé, un regard délavé. Des yeux légèrement globuleux. Les paupières ne sont retenues que par les muscles du front, ceux dont on se sert pour exprimer son ennui. Son père l'a accompagné à sa place et s'en est allé. Il était fringuant : blaser marine, boutons dorés, portable dans la poche, mais cheveux gras. On est dimanche. C'est fou comme la triste réalité d'une famille décomposée peut parfois autant transparaître.
Elle est venue à Paris, à regrets, se faire chier à passer le week-end réglementaire avec son père, comme l'a dit le juge. Son père, un cadre supérieur qui a merdé il y a 20 ans en épousant trop tôt la jolie fille arriviste qui passait par là. Elle disait l'aimer, mais ça n'était ni pour son air de jeune geek fraichement sorti de l'école, ni pour son humour d'ingénieur. Elle y a surement cru elle aussi pendant un moment, par naïveté machiavélique. Mariage, une petite fille. Puis bientôt le divorce. Peut être à cause des absences répétées du chef de famille, pour son travail. Le salaire faisait mouiller bobonne, mais par le train de vie nécessaire pour l'obtenir. Et ce ne sont pas les quelques coups de reins qu'elle se prenait de temps en temps par le jardinier qui changeaient quoi que ce soit à son mal-être. Un jour elle lui a dit. Le monde s'est écroulé pour lui. Il avait tout fait pour elle, pour elles. Travaillant jour et nuit, juste pour que sa petite famille ait tout le confort nécessaire. Et elle le poignarde. Il y perdra tout : la pension à vie, et sa fille.
"Un week-end sur deux et la moitié des vacances" a dit le juge. Il dit toujours ça. Suffisant, viable, lorsque les parents se respectent encore un peu. Mais un week-end sur deux et la moitié des vacances, c'est trop peu lorsque le reste du temps, sa mère lui répète que son père n'est qu'un con, produit du système, qui bosse comme un dingue pour se payer son écran plasma. Elle est d'accord avec sa maman, sa meilleure amie. Tu parles ! L'altermondialisme est à la mode.
Un soir de semaine dans une ville de province.Va voir ton père ma chérie, il le faut, c'est comme ca. Soit gentille avec lui, lui dit-elle, avec ce petit rien dans la voix et le regard qui fausse l'ensemble.
Dans un TGV, un vendredi soir.Mon père est un con, un produit du système, qui bosse comme un dingue pour se payer son écran plasma. Elle me dit d'être gentille avec lui. Elle m'en demande trop. Ca n'est pas mon père. Je ne peux avoir un père pareil. Je hais tellement son mode de vie, dans lequel il ne voit rien, ni l'horreur de la mondialisation, ni les enfants qui meurent en Afrique. Allez, je vais me repasser Beyonce sur mon iPod pour oublier ma condition.
Paris, quai de la gare, quelques heures plus tard.Tiens, il est là, il me regarde avec son air béat. Je veux bien faire les pires choses sur Terre, mais être chaleureuse avec lui, c'est m'en demander trop.
Elle est là, elle arrive. Le soleil de ma vie. Ma fille, ma bataille. Elle m'a tellement manqué ces deux semaines. Un week end c'est court. Je vais la gâter, la chérir. Je l'aime plus que tout au monde. Elle a encore ce regard vide. Mais ce week end je vais lui montrer que je ne suis pas le raté qu'elle croit. Même si ça me coute. Les affaires ne sont plus ce qu'elles étaient, mais tant pis. Tout pour ma fille.
Il va encore vouloir qu'on fasse tous les trucs possibles et imaginables pour tenter de passer pour ce qu'il n'est pas. Tant pis pour lui, je vais lui en faire baver. Tant qu'à avoir un père con et riche, autant en profiter.
Paris, quai de la gare, un dimanche soir.Allez, plus qu'un quart d'heure. Mon train est là, la délivrance. Ce week-end a été pénible mais au moins je l'ai fait raquer. Il a peur que je m'ennuie pendant le voyage. Qu'à cela ne tienne, passons au Relai H, j'ai repéré deux magasines équins qui m'intéressent.
Je l'accompagne jusqu'à sa place dans le train. Je n'ai envie de donner à sa mère aucun grain à moudre. Et elle va tellement me manquer. Je l'installe, je tente de lui parler une dernière fois. Elle ne lève même pas les yeux vers moi. Je ne suis pas encore descendu du train qu'elle lit déjà son magasine. Sa mère à raison, je suis un raté, un con, un produit du système, qui bosse comme un dingue pour se payer son écran plasma. J'hésite à attendre devant la fenêtre que le train parte. Non, elle est grande, et nous sommes comme des copains qui allons bientôt se revoir... De toute façon elle ne me regardera même pas. Ce soir je vais boire.
TGV à quai d'une gare de province, quelques heures plus tard.Maman est là, elle m'attend sur le quai. Je suis contente de la revoir. Ca va faire du bien de retrouver enfin ma vraie vie. Tiens, elle a le même air que l'autre raté vendredi. Comment a-t-elle pu tomber amoureuse d'un type pareil ? Comment a-t-elle pu me faire ca ? J'ai la pire famille du monde.
Comme prévu, sa mère est encore bien pour son age.
Elle a dû être belle.
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